Vie d un Etudiant des annees 1930 a l Universite de Liege
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Vie d'un Etudiant des années 1930 à l'Université de Liège
Jules Vandendries
Etudiant à l'Université de Liège, 1933-1937
Président de la Namuroise, 1937
Ancien Directeur de l'Administration générale
Extrait de La route étroite du bonheur, inédit.
1. Le « Professeur » Mimile Mercier
Le « Professeur » Mimile mercier était étudiant en pharmacie. Il avait un bec de lièvre et il parlait comme quelqu'un qui a un bec de lièvre.
On n'a jamais connu un orateur avec un bec de lièvre. Un orateur bègue, oui, Démosthène, et encore n'est-il devenu orateur qu'après s'être corrigé. Mais un orateur avec un bec de lièvre, jamais jamais.
Le Professeur Mimile Mercier a été le premier. Le soir d'une « Luxembourgeoise » où j'étais invité, après que pendant une heure, les trente ou quarante participants aient bu, chanté, festoyé, je l'ai vu monter sur les tables de la « Mâson », imposer le silence et donner un cours de plus d'une demi-heure, sur des matières particulièrement arides, en captivant son auditoire.
C'est un orateur, le Professeur Mimile mercier !
Je n'ai assisté au cours du Professeur Mimile Mercier qu'une seule fois. J'ai beaucoup oublié. Je ne sais plus comment il démontrait l'existence du « cuitocoque », ni comment ses calculs l'avaient conduit à déterminer le zéro absolu de la soûlographie (273 verres de bière), mais ce dont je suis certain, c'est qu'après plus de cinquante ans, c'est le seul cours universitaire dont il me serait encore possible d'établir un résumé, résumé qui me peine d'ailleurs par sa pauvreté.
Malgré les failles de ma mémoire, je vais essayer de dire comment le Professeur Mimile Mercier se présentait, comment il présentait son cours et comment il présentait ses découvertes.
Le Professeur Mimile Mercier a été le premier titulaire de la chaire de soûlographie, qu'on a spécialement créée pour lui à l'Université de Liège et qui n'existe encore dans aucune autre université. Sa chaire a pour but de réaliser une étude scientifique de l'art de l'ivresse.
Comme tous les chercheurs, le Professeur Mimile Mercier dispose de moyens financiers insuffisants, mais par contre, il a de splendides laboratoires pour ses travaux pratiques, en particulier la Coupole, le P'tit Saaz, le Chien Vert, et le Café de Paris.
Sous l'angle des sciences humaines, on a déjà beaucoup écrit et pensé sur l'art de l'ivresse. Les historiens en attribuent la paternité, les uns à Noé, les autres à Bacchus, d'autres enfin à Gambrinus.
Les sociologues ont publié bien des articles sur l'ivresse et leurs avis à son sujet sont fort partagés, certains l'approuvent, les autres la condamnent.
Le Professeur Mimile Mercier considère que l'ivresse est un des moteurs de la société et il en fait une démonstration ayant la force et la simplicité de la maïeutique :
« Dans quel état seriez-vous, Messieurs, si depuis que nous sommes réunis, au lieu de vous donner de la bière, on ne vous avait servi que de l'eau ? »
Mais la soûlographie jusqu'ici a toujours été abordée avec les méthodes empiriques du passé, des affirmations non prouvées, des impressions qui ne peuvent conduire qu'à des palabres stériles :
- Il est soûl.
- Non, je ne suis pas soûl.
- Si, tu es soûl.
- Tu es plus soûl que moi...
Ces temps sont révolus, la soûlographie est maintenant une science exacte, au même titre que la physique et la chimie, avec lesquelles elle a d'ailleurs des liaisons intimes. Si on veut savoir si quelqu'un est soûl, il faut mesurer scientifiquement son degré d'ivresse, par les deux méthodes inventées par le Professeur Mimile mercier.
La plus rudimentaire, c'est l'utilisation du « dégueulomètre ». Ce dégueulomètre consiste en une simple éprouvette graduée de zéro en bas à cent en haut. Le degré d'ivresse est directement proportionnel à la graduation que le sujet atteindra en employant l'appareil.
Le « miroir buccal » utilise une technique beaucoup plus fine. Un miroir de 10x10 cm est recouvert d'une très fine couche de graisse noire. Si on place de la vapeur d'eau sur ce miroir, elle s'y condense ; si on place de l'alcool, il dissout la graisse. Le procédé consiste donc à placer le miroir à 10 cm de la bouche du sujet, à le faire souffler et à chronométrer le temps qu'il mettra pour dissoudre la graisse. Plus il aura bu, plus il soufflera d'alcool. Le degré d'alcoolisme sera donc inversement proportionnel au temps de l'opération.
Cinquante ans avant les savants qui l'ont suivi, le Professeur Mimile Mercier avait donc compris qu'il fallait donner une approche scientifique au problème de l'ivresse et il avait mis au point l'alcotest.
Homme désintéressé, ne vivant que pour la science qu'il avait créée, il n'a jamais envisagé de faire breveter ses découvertes, qui plus tard seront utilisées dans le monde entier et sur lesquelles d'énormes fortunes s'édifieront.
Abandonnons le cours du Professeur Mercier et remontons au mois de juin de l'an de grâce 1937.
Je bloquais chez moi à Namur. Un jour où il faisait chaud, vers la fin de l'après-midi, je me sentis fatigué ; je pris mon vélo pour me dégourdir les jambes. Ma promenade me conduisit à Flawinne et quand j'y fus, l'idée me vint d'aller saluer Mimile mercier qui avait terminé ses études depuis deux ou trois ans et qui y avait ouvert une pharmacie.
Quand Mimile me vit, ce fut comme si le soleil était entré dans sa maison :
- Un copain de Liège qui vient me dire bonjour ! Entre, je vais fermer boutique.
- Mais Mimile, occupe-toi d'abord de tes clients.
- Je sers ceux qui sont là et pour les autres, c'est fermé. Pour une fois que j'ai un copain de Liège !
Mimile déboucha du champagne ; on parla de vieux amis et il me raconta bien des histoires d'une vie universitaire qu'il avait commencée quelques années avant moi. Il en est qui mérite de passer à la postérité.
Le Professeur Malvaux (un vrai professeur) avait fait des découvertes capitales sur la silicose des mineurs. Comme toujours en pareille circonstances, il réunit un grand nombre de savants, venus du monde entier, pour leur faire une communication. Ses étudiants y étaient conviés -- Mimile en était --, et cela se passait peu de temps avant la période des examens.
Après avoir longtemps parlé, le Professeur Malvaux prit une carafe qui était sur son pupitre et remplit son verre d'eau.
C'est ce qu'attendait Mimile.
En un éclair, il avait sorti de sa serviette une bouteille de mousseux, en avait fait sauter le bouchon et il s'en versait une rasade en criant :
- A votre santé, Monsieur le Professeur Malvaux !
le Professeur Malvaux parut surpris, mais il sourit ; les savants présents furent médusés ; les huissiers expulsèrent Mimile et les étudiants déchaînèrent une indescriptible hilarité.
Quelques semaines plus tard, c'était l'examen.
Je demandai :
- Mais Mimile, Malvaux savait que c'était toi ?
- Des voix comme la mienne, il n'y en avait qu'une à l'Université de Liège.
- Et Malvaux ne t'a rien dit à l'examen ?
- Il a ri. Il aimait beaucoup les blagues d'étudiants.
Le Professeur Malvaux aimait certainement les blagues d'étudiants mais je suis persuadé qu'il avait décelé en Mimile l'étincelle de génie qui faisait de lui un de ses pairs.
Le Professeur Mimile Mercier est mort à soixante seize ans, victime de la science à laquelle il avait consacré toute sa vie.
2. la loi de Greshadem
Le pire outrage qu'un honnête homme puisse faire une femme, disait Fernand, c'est de la respecter. »
Fernand, mon ami, sorti comme moi de l'athénée de Namur, était comme moi étudiant en sciences économiques et nous étions dans la même année.
Il était grand, fort et un peu balourd, cultivé, buveur à ses heures et incapable de résister à un jupon, pour autant que la dame fût potelée.
Fernand vivait depuis trois mois avec Henriette, jolie brunette, serveuse dans un bar, plus nerveuse qu'une chevrette.
Fernand rencontra Maggy, aussi vulgaire qu'avenante, bien en chaire, pas bégueule et entretenus de son métier. Le coup de foudre fut réciproque. Une nuit d'amour le scella.
C'était le mois de mai, les examens approchaient. Fernand trouva un motif plausible pour déserter la chambre d'Henriette.« j'étudie recours difficile que je comprends mal, je voudrais le revoir avec Jules. Si nous travaillons trop tard, je logerais chez lui.»
Nuit d'ivresse ! Fernand fut ébloui par la générosité des charmes de Maggy et par le raffinement de ses caresses. L'ivresse l'enchaîna et ce n'est pas une nuit, mais deux, puis trois que Fernand consacra à l'étude de ce cours particulièrement ardu. Un jour, cela passe, le deuxième beaucoup moins, au troisième Henriette était fixée et bien décidée à ne pas se laisser faire.
Par une claire et chaude journée, avec des rues pleines de monde, elle alla se poster vers midi sur la place du théâtre où elle espérait voir passer Fernand. Son espérance fut plus que comblée, car il déboucha d'une rue voisine, bras dessus bras dessous avec Maggy.
À peine sont-ils sur la place que l'amante outragée se lance en hurlant sur sa rivale, l'arrache à Fernand et lui crêpe le chignon.
D'abord abasourdi, Maggy passe à la contre-attaque ; et bourre Henriette de coût de poings et de coups de pied.
Alors Fernand, magnifique, de ses 90 kilos, les sépare et les tient chacune dans un bras.
Il ne leur est plus possible de se battre, l'heure des coups est finie, on passe aux tirades cornéliennes, devant un parterre nourri, car à Liège on est très friands d'empoignades entre ces dames.
- Henriette : Rendez-le moi, Madame.
- Maggy : Pourquoi vous le rendrais-je, Madame ?
- Henriette : parce que c'est mon homme, Madame.
- Maggy : C'est votre homme, Madame, eh bien votre homme, il m'a fait minette il y a une demi heure !
C'est une botte lancée à pleine gueule. L'assistance entière éclate d'un rire rabelaisien.
Henriette est écrasée, elle se retire sans un mot. Maggy triomphe... et le héros du combat, Fernand, incapable de supporter les lauriers qu'il méritait pourtant, s'enfuit.
Dans la journée qui suivit, pendant qu'Henriette était au travail, Fernand déménagea.
Il lui fallut d'abord trouver un logement. La chance lui sourit : une chambre à un prix abordable était libre rue de la Warche, à trois pas de l'université, à deux pas du café de Paris. La rue de la Warche à cette époque, était l'une des plus accueillantes du cœur de Liège, à côté de chaque porte, une dame charmante invitait les chalands...
La chambre était la chambre rêvée pour Fernand. Pas grande, coquette, elle était éclairée de lumières tamisées, chères aux « amoureux fervents et aux savants austères » et Fernand, selon les heures, pouvait toujours se réclamer de l'une ou de l'autre de ces confréries.
Maggy avait un gentil petit appartement à la rue Léopold, elle aurait voulu y héberger Fernand. Fernand refusa, il avait des principes. L'appartement de Maggy était son appartement de travail où elle recevait son grand argentier et il ne fallait pas mélanger travail et amour. Maggy se laissa convaincre. Comme l'amour tenait dans sa vie une place plus grande que le travail, elle fut presque toujours rue de la Warche.
Fernand, économiste original, défendait des théories qui, sans doute un jour, feront école :
- « Dans notre société capitaliste, chacun loue ce qu'il a de meilleur. Mon père et tous ceux de ma famille qui l'ont précédé étaient des hommes forts et peu instruits, ils ont loué leurs bras. Je fais des études, mon cerveau vaut plus que mes bras, je louerai mon cerveau. Et Maggy loue également ce qu'elle a de meilleur. C'est ainsi que la société capitaliste évolue de façon efficace et harmonieuse. »
Pour tout digne étudiant, le libertinage est le moyen le plus agréable de passer de joyeuses soirées, pour Fernand, c'était plus, c'était un idéal, presque une mystique. Aussi Fernand était non seulement l'amant d'une appétissante et robuste courtisane, mais en plus, il la trompait.
Il la trompait chaque fois qu'il lui était possible de la tromper, que la fille fût belle ou moins belle, jeune ou moins jeune, il était prisonnier de sa légende. Comme on ne prête qu'aux riches, très nombreuses étaient les amies de Maggy désireuses de lui concéder leurs faveurs.
Maggy était d'une jalousie féroce quand une belle cherchait à lui ravir les charmes de son amant préféré. Si elle avait bu, ce qui était fréquent, sa passion s'extériorisait bruyamment. C'étaient des reproches, des invectives, des injures. « Pourraï biès ! », expression qui n'a pas d'équivalent en français, c'est « Bête pourrie », mais avec un grand fond de tendresse. Et si elle avait bu beaucoup, de ses ongles acérés, elle labourait le visage de son amant.
Fernand aurait pu aisément la mater, mais il lui déplaisait d'user de sa force à l'encontre d'une dame et de plus, la religion, qu'il ne pratiquait plus, mais qui avait profondément marqué son âme, lui avait appris qu'après la joue gauche, il faut tendre la droite, aussi avait-il souvent le visage entaillé d'un étudiant allemand de l'époque héroïque.
Fernand était foncièrement bon et il aimait Maggy. Rien ne le chagrinait tant que de la peiner. Pour qu'elle soit heureuse, il se cacha et il fréquenta des cafés éloignés avec ses belles. Il en fut bien rarement récompensé, à peine avait-il fait une conquête que Maggy tombait sur lui :
- Que faisais-tu hier soir à « La Coupole » avec Juliette ?
- Que faisais-tu hier soir au « Central » avec Margot ?
C'est comme si Maggy avait lu dans sa conscience.
Fernand ne croyait ni à Dieu, ni au Diable, ni qu'une femme pût lire dans ses pensées.
Il examina rationnellement la situation et conclut que quelqu'un renseignait Maggy.
Mais qui ?
Même la police ne devait pas savoir ce qui se passait dans tous les cafés de Liège et aucun buveur, si fort fût-il, ne pouvait les fréquenter tous.
Fernand était un observateur lucide et perspicace. Il fallait quand même que quelqu'un aille voir dans tous les cafés qu'il fréquentait. Ni la police, ni les buveurs, alors qui ? Mais les marchands ambulants !
Quelques petits marchands passaient toute la soirée de café en café et à travers leurs offres et leurs sourires, ils pouvaient voir, c'était :
- le marchand de journaux
- l'infirme qui vendait des fleurs
- le petit Portugais qui vendait des noix du Brésil et des nougats.
Trois jours suffirent à Fernand pour trouver : c'était le petit Portugais qui servait d'indicateur à Maggy.
Que faire ? L'acheter, comme dans l'espionnage international ? Fernand y pensa bien, mais le pouvoir financier de Maggy était supérieur au sien, il y perdrait son argent et serait quand même dénoncé.
Il choisit le dialogue avec le Portugais. Le dialogue fut simple :
- Tu me dénonces à Maggy chaque fois que tu me vois avec une femme. Je ne te critique pas, chacun gagne sa vie comme il l'entend, mais je dois bien me défendre. Si Maggy apprend encore que je suis avec une fille, je te casse la figure. »
et comme Fernand était au moins deux fois plus fort que le petit Portugais, Maggy n'apprit plus jamais rien.
Ce fut alors une idylle sans nuages, jusqu'au jour où un heureux événement mit fin à leur bonheur : Maggy attendit un enfant. Frenand se sacrifia et Maggy épousa son riche protecteur.
« C'est une application particulière de la loi de Gresham, dit Fernand, quand un pays a deux monnaies, la mauvaise monnaie chasse la bonne, et quand une femme a deux amants, le mauvais amant chasse le bon.
3. Caddy
Je n'aime pas les histoires d'amour, elles finissent toujours mal. Ou bien on se quitte, ce qui est triste, ou bien on se marie, ce qui est pis.
Mais ce conte n'est pas une histoire d'amour, c'est le récit d'une aventure.
Nous étions en plein cœur d'un dur hiver, la température avoisinait moins dix. C'était ma dernière année à Liège, j'habitais rue Salamandre, une petite rue, vieille et sympathique, à cinq minutes de la place du Théâtre.
Je ne sais plus très bien quel pari Totor et moi nous avions fait, sans doute à qui ébaudirait le mieux les copains, toujours est-il que Totor se présenta un soir au café de Paris, habillé en mousse, en disant qu'il abandonnait la médecine et qu'il venait fêter sa soirée d'adieu.
Je n'étais pas encore là, mais à en juger par l'allégresse qui régnait une demi-heure plus tard quand j'arrivais, Totor avait eu un franc succès.
J'ai toujours bien résisté au froid. Je nageais chaque année en eau vive jusqu'à la mi-octobre. Il m'était même arrivé de plonger en hiver dans la Meuse, un 3 mars. Ça, c'était fou, je le reconnais, mais je plaide les circonstances atténuantes, ce n'était ni par sport, ni par fanfaronnade, mais dans le seul but de séduire une jolie fille qui me regardait.
Si la tactique a réussi, c'est un secret que je ne dirai à personne. Je ne tiens pas à ce que des sots aillent se noyer en essayant de séduire de jolies filles.
Mon histoire d'aujourd'hui, c'est que si Totor s'était déguisé en mousse, moi j'avais décidé de me déguiser en estivant.
Le soir, après une journée studieuse et bien remplie, je revêtis donc l'uniforme du parfait estivant des années trente, les pieds nus dans des sandales du même nom, un pantalon de flanelle et une chemise Lacoste.
Je sortis. C'était froid, mais moins froid que la Meuse le 3 mars. Je me mis à courir jusqu'aux abords de la place du Théâtre et j'eus l'impression que les rares passants que je rencontrais avaient peur de moi.
Place du Théâtre, je changeai d'allure. Comme un flâneur par un beau soir d'été, je m'arrêtai pour allumer une cigarette, puis, nonchalamment, je dirigeai mes pas vers le café de Paris.
Il me sembla -- c'était du reste agréable -- que toute la place du Théâtre me fixait : les chauffeurs de taxis, réunis autour de braseros à se battre les flancs pour se réchauffer, s'arrêtaient et me criant des choses que je ne comprenais pas, les passants se retournaient et les autos freinaient. J'étais serein, lent, imperturbable et je fumais ma cigarette.
J'entrai au café de Paris.
Ils étaient tous là, Totor en mousse, Maurice Beyer, René Legros, Riquet, Richard, Edmond, Bob et Toon. Ils avaient déjà généreusement fêté le matelot, ce fut du délire quand arriva l'estivant en tenue de plage.
Quelques solides libations de bienvenue et on décida d'aller « As Ouhés » où devant pareille équipée les bourgeois ne manqueraient certainement pas de payer des pintes. Dans les milieux estudiantins de l'époque, se faire payer à boire par des bourgeois était considéré comme un des sommets de l'art bachique.
« As Ouhés » n'était pas un café d'étudiants. C'était un café pour bourgeois nantis, mais pour bourgeois nantis et joyeux, parlant le patois liégeois aussi souvent que le français, savourant la meilleure bière de Liège en jouant aux cartes, pour certains, en sortant leur jeune maîtresse.
D'aimable compagnie, enjoués, jamais méchants ni querelleurs, nous étions l'un des rares groupes d'étudiants à y venir assez régulièrement et à y être d'ailleurs toujours bien reçus.
Notre entrée « As Ouhés » passa inaperçue, mais notre arrivée au fond de la salle, où se trouvaient les habitués, les joueurs de cartes, fut saluée par des éclats de rire, des exclamations et des quolibets amicaux.
Il y avait cinq tables de joueurs de cartes ; à l'une d'elle, à côté de son ami, riche industriel, une fille jeune et jolie que nous connaissions bien, Thérèse.
Thérèse venait avec lui « As Ouhés » deux fois par semaine et là, épouse de haut lignage ne se fût pas mieux comportée : discrète mais parfaitement à l'aise, réservée mais toujours affable, elle accueillait les hommages des messieurs avec retenue et sourire.
Thérèse avait le même ami depuis trois ans et elle s'estimait fidèle, car ses aventures, si elles étaient fréquentes, étaient discrètes et duraient rarement plus d'une nuit.
En voyant le mousse et l'estivant, Thérèse se mit à rire de si bon cœur que son industriel offrit immédiatement une tournée aux étudiants. Les autres tables ne voulurent pas être en reste et firent de même.
Nos prévisions se justifiaient : les bourgeois honoraient le souvenir de leur jeunesse et nous manifestaient leur sympathie en nous payant à boire.
On but donc et on rebut.
Mais les meilleures choses ont une fin et il ne faut jamais s'incruster dans un café où les bourgeois payent à boire. Vers minuit on décida de mettre le cap sur le « Clou ».
Nouveau départ, une nouvelle fois les copains avec leur gros manteau, le mousse avec son surtout de laine et le fou toujours en Lacoste et pieds nus.
Mais dans la légère confusion du départ, quand le fou passa devant Thérèse, sans que personne ne puisse l'entendre, elle lui glissa à l'oreille : « Au Versailles, jeudi à huit heures ».
Si, comme le disent les manuels antialcooliques, l'alcool ne réchauffe pas, il permet en tout cas de supporter allègrement le froid et c'est en pleine euphorie que tout le groupe, estivant compris, arriva au « Clou ».
Le « Clou », cabaret montmartrois situé dans les caves du café de Paris, était dirigé par le talentueux Lucien Cénar, avec qui nous étions amis.
Lucien Cénar était en sène lors de notre entrée, il présentait deux duettistes, Caddy et Carnet.
Il salua notre étrange groupe avec beaucoup d'esprit et quelques minutes plus tard, il vint le rejoindre.
Il n'était pas seul. Avec lui, une de ses amies, chanteuse célèbre. Trop célèbre et trop chère pour le « Clou », elle avait fait un crochet par Liège, au cours d'une tournée, pour passer la journée avec Lucien. Le soir, très occupé par la scène, Lucien était heureux de pouvoir la confier à de joyeux drilles.
Sans oser être très affirmatif, je crois me souvenir que c'était Yvette Gilbert. Beaucoup plus âgée que nous, elle était jolie et d'un entrain endiablé ; elle s'intégra si rapidement au groupe qu'elle sembla le prendre en main.
Un fluide particulier devait passer entre elle et notre mousse Totor, qui lui donnait continuellement la réplique. Je ne sais quel jeu ils jouaient, mais avant la fin de la séance du « Clou », ils avaient disparu. Vers quels cieux, je l'ignore.
Si je ne puis être plus précis au sujet de notre vedette, c'est que je fus attiré, comme papillon devant la flamme, par l'une des duettistes, la franco-hawaïenne Caddy.
Chacun a sa hiérarchie des valeurs. Pour moi, ni la fortune, ni la gloire, ni la poésie, ni la musique ne peuvent se comparer à un joli petit cul. J'ignorais presque la présence de la grande dame et je n'avais d'yeux que pour Caddy.
Elle était belle Caddy, mais surtout éblouissante. Née d'un père français et d'une mère hawaïenne, cheveux noirs, dents blanches, y'eux de braise et moulée comme une déesse dans sa robe de scène !
Quand après son tour de chant, elle vint vers Lucien Cénar et vers nous, les copains ne s'y trompèrent plus. Seuls Maurice Beyer et Totor continuèrent leur cour à la grande dame, tous les autres furent aux pieds de Caddy.
La duettiste parisienne allait-elle résister à pareil assaut ? Et bien non, mais qui allait l'emporter ?
Richard, le Don Juan de la bande, le Clark Gable de Saint-Trond ?
Riquet, le plus beau ?
Bob, le plus gai ?
Toon, le plus fort ?
Edmond, le plus enjôleur ?
Non, Dieu est juste, elle choisit celui qui avait affronté le froid sibérien les pieds nus et en chemise Lacoste.
Les chanteuses, comme les oiseaux, ne restent jamais longtemps sur la même branche. Deux jours plus tard, elle partait, laissant derrière elle son souvenir, le souvenir de ses chansons, qui étaient simples et belles et qui auraient mérité d'être connues, et un peu de bague à l'âme...
4. Richard et Maurice
Au cours d'une des premières sorties que je fis à Liège, je me trouvais aux petites heures dans un bistro de la rue Tête de Bœuf, chez Ginette, et j'y vis un type qui avait un an ou deux de plus que moi, qui parlait flamand, qu'on appelait Richard et que je crus reconnaître.
Je m'approchai et je luis dis :
- « Il me semble que nous faisons tous les deux le Commerce et que je t'ai déjà vu au cours.
- « Ce dois être exact, répond Richard, il m'arrive d'y aller ».
Ce sont là des paroles qui vous permettent de classer immédiatement un homme.
Effectivement, Richard et moi nous étions tous les deux en première année à l'université, à l'Ecole de Commerce, mais Richard avait une supériorité sur moi. Alors que j'étais bleu, lui doublait sa première, ce qui lui donnait un rare prestige. Richard n'en abusa pas, il me traita d'égal à égal, nous prîmes un verre ensemble et nous devînmes amis.
Richard Smets, de Saint-Trond, était un beau garçon, type sud-américain des réclames de brillantine, mais avec des yeux gris très clairs, ce qui était fort prisé par les dames. Qualité ou défaut, Richard était invraisemblablement sûrs de ses pouvoirs de séducteur ; qualité sans doute, car si une femme sur dix ne pouvait le supporter, les neuf autres lui tombaient dans les bras.
Avec les copains, chic type.
Richard était Flamand et comme tous les Flamands de l'Université de Liège, membre de l'association « Onze Taal » (notre langue), qui avait compté au moins un homme illustre dans ses rangs, Camille Huysmans, Secrétaire de la deuxième internationale socialiste, Bourgmestre d'Anvers, Président de la Chambre, très souvent ministre et une fois Premier Ministre.
C'est Richard qui me présenta Maurice, un Malinois, doyen des étudiants de liège et ancien président de « Onze Tall ». ils habitaient la même maison, une boucherie chevaline de la rue Nagelmaekers, où j'allais parfois en fin de semaine, quand mes fiances étaient à plat, acheter des abats, peu coûteux, nourrissants et mangeables pour qui a faim.
Lors de notre première rencontre, Maurice et moi, nous passâmes toute une soirée à boire des demis et j'en fus plus fier que si j'avais été invité à la cour.
Maurice était à cette époque inscrit depuis treize ans en médecine. Jadis, quand les sciences comportaient deux ans, il avait été en deuxième année. Vint la réforme des études, qui ramena les sciences à un an. Maurice se retrouva en première, ce qui lui fit perdre tout espoir d'être un jour diplômé. Il n'en garda pas moins sa passion pour la vie universitaire, passion que son père encouragea. Son père ne manquait pas d'argent et il préférait voir son fils honorer les cafés de Liège de sa présence que de le voir déshonorer sa famille dans les cafés de Malines.
Maurice, c'était d'abord une pipe qui précédait un petit bonhomme grassouillet, joufflu et rouge de figure. Ce petit bonhomme était artiste, il écrivait des poèmes et des contes qui, d'après mes amis flamands, étaient fort bien tournés. Il adorait la littérature et la littérature flamande plus que tout autre. Au cours d'agréables soirées, tant soit peu bachiques, nous discutions souvent des mérites comparés des Lettres françaises et des Lettres flamandes. J'étais, bien entendu le héraut des Lettre françaises, mais le combat était inégal, car je n'avais lu que deux ou trois livres flamands et Maurice connaissait la littérature française mieux que moi.
Maurice avait un cœur d'or. Il n'aurait pu voir un camarade assoiffé sans lui offrir à boire et sans boire avec lui. Il aurait tout donné, sauf sa pipe et sauf un grand amour, un grand amour malheureux, qu'il gardait au fond du cœur, pour Simone, une étudiante en droit wallonne, qui fréquentait le café de Paris plus que les auditoires et dont la cuisse était légère et le verbe brillant.
Maurice n'était pas croyant, mais il avait reçu une éducation chrétienne. Il citait souvent et toujours avec à-propos les Evangiles. Sans doute le bon Samaritain, qui sur la route de Jéricho à Jérusalem, recueillit un malheureux, blessé, dépouillé par des voleurs et l'amena à l'auberge, parla à son cœur, un certain soir d'hiver...
Ce soir-là, il faisait très froid. Sur le coup de deux heures du matin, après avoir visité un nombre impressionnant de cafés, Maurice rentrait, la pipe au bec et marchant presque droit.
Près d'un édicule dont il était chaland, il vit un clochard, recroquevillé sur lui-même, la tête enfoncée dans un vieux chapeau et couvert d'un mauvais pardessus. L'homme ne dormait pas. Le cœur de Maurice se fendit :
- « Que fais-tu là, camarade ?
- J'essaye de dormir. »
Puis il marmotta quelques paroles en flamand. Un malheureux, abandonné de tous, qui souffre et qui est flamand de surcroît. Maurice ne put résister. Simplement, sans ostentation :
- « Viens avec moi, camarade, je vais te loger. »
La rue Nagelmaekers n'était pas loin et quand ils y furent, le bon Samaritain ouvrit la chambre de Richard :
- « Dors là, camarade, c'est libre. »
Puis il rentra dans sa chambre, s'enferma à double tour et s'endormit, le cœur content.
Richard, pendant ce temps, était dans un dancing, au « Elder ». il dansait et séduisait. Il dansait pour séduire et il séduisait pour coucher.
Vers trois heures du matin, il rentra à la rue Nagelmaekers avec la conquête du jour.
Il ouvre la porte de sa chambre, allume : un homme pouilleux est couché dans son lit et se redresse à la lumière.
Richard manque de s'étrangler puis il bondit sur l'homme, l'attrape à la gorge, le secoue comme un arbre à abattre et hurle :
- « Nom de Dieu, que fais-tu dans mon lit ? »
Suivent alors, en flamand, une bordée d'injures et de jurons, comme seule la langue flamande en possède.
L'homme étranglé, effrayé , ahuri, retrouve quelques forces en entendant sa langue maternelle. Il balbutie :
- « C'est le petit homme qui m'a dit de venir. »
Richard le lâche, mais il voit rouge. Il a compris. C'est Maurice. Il va le réduite en poussière. Il se lance sur la porte de Maurice, mais elle est solide et fermée à double tour. Richard hurle, il réveille toute la maison. Il y a d'autres étudiants de « Onze Tall » dans l'immeuble. Ils essayent de le calmer. Peine perdue. Alors la belle de Richard éclate en sanglot et dit :
- « Richard, je retourne chez moi. »
Richard sait naviguer. C'est assez d'un drame, il ne va pas perdre l'élue du jour. Il se calme.
- « Non vient, partons. Tout près d'ici, il y a un charmant petit hôtel. »
Elle le suit et la nuit si mal commencée se termine en une apothéose d'amour.
Lorsque tard le matin Richard se réveille, à côté de la jolie blonde qui dort encore, il sourit, il ne veut déjà plus tuer Maurice.
Du côté de chez Maurice, c'est l'inquiétude. Richard est très fort et est violent. Que va-t-il faire à Maurice ?
Tout à fait déssaoulé, Maurice se rend compte qu'il a été trop loin, son bon cœur et son amour des blagues lui ont fait dépasser les limites du tolérable.
Les amis se consultent. Première mesure immédiate, deux gardes du corps accompagneront en permanence Maurice et chercheront à le soustraire à l'ire vengeresse de Richard. Deuxième mesure : on va réunir d'urgence un conseil des anciens de « Onze Tall » pour juger le différend entre l'ex-président Maurice et le membre Richard.
Les gardes du corps n'eurent pas à intervenir. Une nuit d'amour adouci les ardeurs belliqueuses de Richard ; un habile négociateur fit accepter une procédure démocratique : un Conseil des Anciens se tint selon les meilleures règles du droit, les parties comparurent, chacune ayant son avocat, choisi au sein des étudiants de « Onze Taal ».
Maurice plaida coupable, mais revendiqua les circonstances atténuantes : après une heure du matin, un étudiant digne de ce nom, ne conduit pas ses actes avec un esprit petit bourgeois.
Après un cours délibéré, à l'unanimité, le Conseil des Anciens décida :
- qu'il condamnait Maurice à payer l'hôtel de Richard, ainsi que le blanchiment des draps,
- qu'il le condamnait aux dépens, qui se montaient à trois tournées générales de demis.
Maurice et Richard furent satisfaits du verdict. Ils firent ce jour-là, avec Louis Courant, le Président des Assises, une virée qui les ramena rue Nagelmaekers vers les six heures du matin.
5. « D'ji n'la nin vèiou ! »
Sur le coup de trois heures du matin, toute la bande se retrouva au bloc. Presque tous les amis y étaient, Bob, Riquet, Richard, Maurice, deux bleus très sympathiques, le fils Léon, dit le Pacha, le fils Marcel, dit Troussons-les-filles et en plus, nous avions Marie.
Marie, je ne sais plus bien quel était son métier, peut-être serveuse dans un bar, peut-être entretenue, mais c'était une chic fille. Son cul a fait battre bien des cœurs. Toujours acoquinée avec l'un ou l'autre de nos copains, elle adorait les étudiants et la guindaille.
A deux heures, à l'heure où fermaient les cafés honnêtes, rien ne permettait de prévoir comment se terminerait la soirée. Nous étions gais, très gais, mais personne n'était soûl. Une fois dans la rue, comme le temps était doux, nous avons fait un tour dans le Carré, avant de nous diriger vers la rue Féronstrée, où nous connaissions un petit bar, qui pour mieux cacher ses charmes, n'ouvrait qu'après la fermeture des cafés.
Nous voici place du Théâtre, place Saint-Lambert, puis place du Marché, où la faible lueur des réverbères éclaire les arbres, le Perron, la Violette, toute l'âme de Liège, dont la poésie irrésistiblement nous amène à entonner « Bonsoir Marie Clap Sabot », à plusieurs voix, selon les traditions les meilleures.
Mais comment ne pas y avoir pensé, bous n'étions pas loin d'un commissariat de police ! La police vint donc, sous les traits aimables d'un flic vieux et d'un flic jeune.
- « Vous êtes fous, chanter « Marie Clap Sabot » en rue, à trois heures du matin. Tapage nocturne ! Et celui-là qui pisse contre un arbre ! »
Celui-là, c'était le bleu Marcel, dit Troussons-les-filles.
Riquet tenta d'expliquer. Riquet était en dernière année de droit, et bien qu'il se destinât au notariat, il ne lui déplaisait pas de plaider.
- « Messieurs les agents, nous ne sommes pas coupables. Nous ne faisions pas de tapage, nous chantons « Marie Clap Sabot » qu'à liège, toute âme bien née considère comme un hymne national. Et quand notre ami, s'il pisse, c'est qu'il a besoin de pisser. Comme le dit le droit romain... »
Les flics ne le laissèrent pas finir.
- « Tu te fous de notre gueule, l'ami, tous au poste ! Circonstance aggravante pour l'atteinte publique aux bonnes mœurs, il y a une fille dans la compagnie. »
Cinq minutes plus tard, nous étions tous au bloc, un peu étonnés, mais toujours joyeux d'être ensemble. Seul Riquet ne la trouvait pas bonne, il était candidat notaire te les candidats notaires n'aiment pas beaucoup les contraventions. Le bleu Marcel, dit Troussons-les-filles, qui faisait son droit, rigolait plus que les autres, il était fier d'être arrêté avec des anciens. Un commissaire, jeune et d'allure assez sympathique, vint nous interroger. Il commença par la faute la plus grave, l'atteinte publique aux bonnes mœurs commise par Marcel, dit Troussons-les-filles. Le vieil agent, avec un plaisir non dissimulé, signala d'abord les circonstances aggravantes :
- « Et la femme qui est dans le groupe a pu voir le membre viril. »
Mais à peine a-t-il sorti sa phrase que Marie s'avance comme une furie et contre-attaque, dans son franc parler du Djud'là :
-« Non, dji n'la nin vèiou, Mossieur l'Commisaire, è dj'el rigrette. Inscrivez qui dji'el rigrette, Mossieur l'Commisaire, sinon dji n'signerais nin. » (Non, je ne l'ai pas vu, Monsieur le Commisaire, et je le regrette, inscrivez que je le regrette, Monsieur le Commissaire, sinon je ne le signerai pas.)
Eclats de rire du commissaire et même de l'agent.
La partie est gagnée. On déchire les papiers et avec d'amicales admonestations, on nous laisse sortir...
La soirée se termina au quartier de la Batte et au petit matin, la guindaille terminée, Marcel, dit Troussons-les-filles, fit tout ce qui fut nécessaire pour que Marie n'eût plus aucun regret.
6. « Dans la poche du plus jeune »
Albert était l'un des plus célèbres avocats de Liège. J'ai appris qu'il s'était retiré dans un monastère, où il est mort il y a 50 ans.
Je dédie ce conte à sa mémoire, à sa gentillesse, à son immense culture et aux heures tristes qu'il a souffertes.
Il était bien une heure du matin, nous étions au « Central » et nous avions déjà beaucoup bu. Les finances allaient très mal, on avait encore de quoi payer, mais plus de quoi continuer.
Troussons-les-filles, de sa belle voix de baryton, chanta :
« Dans la poche du plus jeune
Nous ne trouvâmes qu'un écu faux
Nom de Dieu dit la servante
Ils sont noirs, mais ils sont beaux
Nom de dieu dit la patronne
Tous les six il me les faut
Nous quittâmes cette auberge
Où l'on paye à coups de marteau
C'est à boire, boire, boire
C'est à boire qu'il nous faut. »
Le fils Léon, le fils Miot et moi, nous trouvâmes la plaisanterie bonne, mais un peu cruelle.
Gaston, le garçon, vint nous apporter un plateau avec quatre demis.
- « Gaston, tu te trompes, lui dis-je, nous n'avons rien commandé.
- Je le sais, Monsieur Jules, c'est le Monsieur qui est là, seul à sa table, qui vous l'offre. »
Et le Monsieur, voyant que nous le regardions, nous fit un grand sourire, leva sa pinte et nous dit :
- « J'ai été étudiant aussi et bien souvent, comme vous, j'ai été fauché.
Bob & André Miot (dit le Fils Miot)

- C'est Maître F., dit Troussons-les-filles, qui faisait le droit, c'est un des plus grands avocats du barreau.
- Alors on l'invite à notre table », dit le fils Miot, qui ne perdait jamais le nord.
Maître F. ne se fit pas attendre, il arriva avec le plus accueillant des sourires.
- « Je suis avocat et vous allez me rajeunir de 20 ans. Mon nom est F. et ma caractéristique la plus éléguante, c'est d'aimer la bière et la jeunesse. Comment vous appelez-vous ?
- Moi, c'est Marcel, mais on m'appelle d'habitude « Troussons-les-filles.
- Moi c'est André, mais on m'appelle d'habitude « Le fils Miot ».
- Moi, c'est Léon, mais on m'appelle d'habitude « Le Pacha ».
- Moi, c'est Jules, mais on m'appelle d'habitude « L'Aduatique » parce que je suis président de « La Namuroise ».
- Et moi, mais on m'appelle d'habitude « Maître », mais si vous voulez bien, ce soir ce sera Albert. Il est à peu près une heure, buvons encore un verre, que va nous servir cet excellent Gaston, puis nous irons dans une maison que je connais, où l'on reçoit après deux heures et où l'on boit de délicieux alcools. Ne vous inquiétez pas du prix, aujourd'hui j'ai gagné un grand procès, comment pourrai-je mieux employer mon argent qu'en retrouvant ma jeunesse. »
Faust est à la fois un sage et un sot.
Un sage, en disant à Satan : « Non, je veux un bien qui les dépasse tous, je veux la jeunesse ».
Un sot, en disant : « Et bien, puisque la mort me fuit, pourquoi n'irai-je pas vers elle. Salut Ô mon dernier matin. »
- « Allons rue Féronstrée, je ne demande pas de taxi, d'abord ce n'est pas loin, ensuite, nous sommes cinq, il faudrait deux taxis et je veux que rien ne nous divise. »
Albert avait bien choisi son bordeau, tapis partout, lumières tamisées et des dames, toutes jolies, qui semblainet très bien le connaître.
- « Bonjour M Albert, vous allez bien M Albert, que peut-on vous szrvir M Albert ?
- « Vous voyez, je suis ici chez moi, dit en riant Albert. Comme le paillart de la grosse Margot, je puis dire : « En ce bordeau, où tenons notre estat ».
Nous bûmes du champagne, évidemment.
- « Je trouve, dit Albert, que, en dehors du « Dom Pérignon », rien ne vaut le « Mumm Carte Rouge ». N'ai-je pas raison ? »
Bien sûr, qu'il avait raison, pour la première fois de ma vie je buvais du champagne, j'eux été un malotru de ne pas partager son avis.
On but et on rebut.
Vers trois heures, Albert nous dit :
- « A regret, je pense que nous devrons nous arrêter, à dix heures j'ai un rendez-vous important, je devrai avoir l'esprit bien clair. »
Et il demanda l'addition, il était trop bien élevé pour nous dire le prix, mais il devait être fabuleux.
Une fois dans la rue, il nous dit en riant :
- « Retournez cy, quand vous serez en ruit,
En ce bordeau où nous tenons notre estat. »
Voyez comme vont les choses, l'addition a été un peu plus élevée que je ne pensais, il ne me reste plus rien. Je ne puis éveiller le concierge de mon étude et je puis encore moins éveiller ma femme, elle me croit à Bruxelles. Ce soir j'irai dormir sur des banquettes. »
Il déclama :
- « Je suis paillart, la paillarde me suit.
Lequel vaut mielt ? Chacun bien s'entresuit.
L'ung l'autre vault ; c'est à mau chat, mau rat.
Ordure amons, ordure nous assuit :
Nous deffuyons honneur, il nous defuit,
En ce bordeau où tenons notre estat. »
- « Albert, lui dis-je, es-tu fou ? Dormir sur une banquette alors que j'habite à cinq minutes d'ici, rue Salamandre. Viens coucher chez moi, tu n'auras ni douche, ni baignoire, mais demain matin tu pourras te laver et te raser et à dix heures, tu seras à ton cabinet.
- Tu es trop gentil, Jules, aussi j'accepte de bon cœur. »
Arrivé à ma chambre, j'étais crevé, je m'endormis comme une souche.
J'étais à peine dans les bras de Morphée que je me mis à rêver à Marcelle, à sa main douce, à sa main douce qui me caressait, j'étais près de connaître l'extase quand brusquement, je me réveillai.
- « Albert, es-tu fou ? Je vais te casser la gueule, fous le camp ! »
Albert s'habilla très vite, si vite qu'il laissa tomber un billet de mille francs.
- « Albert, où c'est une maladresse ou tu me prends pour une putain, dans ce cas ma dignité veut que je te casse la gueule.
- Casse-moi la gueule, Jules, je dois bien avouer que c'était voulu.
- Tu es courageux, car je suis deux fois plus fort que toi. A y réfléchir, je n'ai aucune raison de t'engueuler, moi aussi, j'ai caressé les fesses de Giselle un jour que nous avions bu et que nous étions endormi ; je n'ai jamais su si elle en avait eu envie. Mais fous le camp, je suis crevé et je veux dormir sans crainte qu'on me viole. »
Albert, sans un mot, partit.
Le lendemain, il vint me trouver ;
- « Je te dois des excuses, Jules, dès l'abord j'avais tout machiné pour pouvoir te séduire, j'avais envie de toi. Tu aimes la beauté féminine, moi j'aime la beauté masculine. Il en était déjà ainsi chez les Grecs. Tu es beau, tu es orgueilleux, tu es fort. J'ai échoué, pardonne-moi. Ce qui est condamnable, c'est seulement la mise en scène que j'ai organisé pour pouvoir te séduire. Je te demande encore une fois de m'excuser.
- Je n'en ferai rien, Albert, car tu ne dois rougir de rien. C'est ainsi dans le monde des vivants, l'un naît gaucher, l'autre droitier, et quant à tes mœurs, personne n'est parfait. Je te l'ai déjà avoué, j'ai caressé les fesses de Giselle, qui pourtant n'était qu'une copine avec qui j'avais nagé cent fois, un soir que nous avions bu et qu'elle dormait à mes côtés. Je n'ai jamais su si elle en avait connaissance, si elle le désirait. C'est exactement ce que tu as fait. On se connaît mieux maintenant, tu sais qu'il y a des limites que tu ne peux pas franchir, mais tout bien pesé, j'ai rarement vu un type qui me plaisait autant que toi. Tu es gentil, tu es brillant et je crois bien que dans vingt ans je n'arriverai pas à avoir ta culture. Tu es un type formidable. Mais n'oublie pas, quand tu nous rencontreras encore le soir et que nous serons fauchés, offre-nous des crapuleux demis.
7. Les quatre valets
- « Je n'ai pas envie de jouer au couillon, dit Bob, c'est un jeu qui demande trop de concentration. Aujourd'hui, j'ai été aux cours toute la journée, si on jouait aux quatre valets ? »
La proposition nous plut. Les circonstances étaient idéales, nous étions six, Bob Mertens, Riquet, Maurice Beyer, Epinoche, Richard et moi et c'était lundi.
Le jeu des quatre valets peut se jouer à quatre, ou bien à un plus grand nombre de joueurs, mais une longue expérience nous avait appris que c'était à six qu'il était le plus agréable.
Il se joue de préférence le lundi, parce qu'il est coûteux et que c'était le lundi que nous avions le plus d'argent en poche. En commençant, nous savions que nous allions sans doute jouer nos vivres de toute la semaine.
En quoi consiste le jeu ? On distribue les cartes à découvert. Le premier qui reçoit un valet commande une consommation, le deuxième la goûte, le troisième la boit et le quatrième la paie.
C'est très simple, sans effort intellectuel, mais cela exige une certaine classe.
Tous les rôles sont importants : commander demande un goût sûr et de l'imagination. Il faut signaler ici qu'il y a deux écoles au jeu des quatre valets : les tenants de l'écoles dite des « salopeurs » commandent des boissons impossibles à
Jules & André

avaler, telles un demi agrémenté de Bovril ou un Stella à la menthe. L'école du café de Paris avait peu de considération pour ces joueurs dépravés. Les jours de quatre valets, ses fidèles commandaient des boissons qui dépassaient largement leurs possibilités financières habituelles, du porto, du vin, des bières anglaises et quand ils choisissaient des mélanges, c'étaient des mélanges raffinés. Je crois me souvenir que le Kir, ce délicieux vin blanc cassis, a été inventé par Bob, au café de paris, lors d'un quatre valets, quand le très honorable Chanoine Kir était encore au Séminaire.
Le second valet goûte. Il remplit le rôle historique du « Gustator ». Il est aussi le grand sommelier qui décrit le nectar aux convives émus, dont l'un seul pourra boire.
C'est le deuxième aussi, qui, après avoir goûté, donne éventuellement les modalités de la dégustation ou qui affine la commande :
– « Un peu plus de crème de cassis dans le vin, s.v.p. »
Le troisième est l’élu choisi par Bacchus, il boit.
Le quatrième paie. Ne nous appesantissons pas sur son sort.
L’un des aspects les plus nobles du jeu des quatre valets, c’est que chaque fois les dieux choisissent. Tel qui aura commandé une boisson très chère, devra peut-être se contenter de la goûter, juste de quoi lui mettre l’eau à la bouche, puis devra la payer, après qu’un ami l’eût vidée.
Ce lundi-là donc, à six, nous jouions aux quatre valets. Comme toujours, l’atmosphère était baignée de joie et d’espérance, mais il n’y avait encore eu aucune innovation, nous voguions dans les grands classiques, quand Richard eut un premier valet. Il commanda : « Un seau d’eau. »
Stupéfaction générale. Commande. Le garçon apporte un seau
André & Jules
d’eau. Bob fut chargé de goûter. L’eau était saine ; en tant que numéro deux, Bob précisa les modalités de la consommation :
– « Dans notre beau pays de Liège, où passe la Meuse et où on a de l’eau à profusion, quand on parle d’un seau d’eau, c’est d’un seau de dix litres. Le seau qu’on nous a apporté est un seau de cinq littre. Qu’on le remplace et qu’en outre le nouveau seau soit bu en deux heures. »
Riquet s’interposa :
– « Je suis ici le seul représentant de la faculté de droit. Je demande à notre ami Bob de revoir sa proposition. Elle ressemble trop aux méthodes que la Sainte Inquisition employait pour obtenir les aveux des hérétiques. Or une chose est certaine, il n’y a aucun hérétique parmi nous, nous avons cent fois professé dans nos cantiques « que nous n’aimions que les femmes et la bière ». Nous sommes donc paillards, mais non hérétiques et jamais on n’a condamné les paillards au supplice de l’eau. Dixi. »
Maurice Beyer prit la parole :
– « J’approuve entièrement les vues de notre ami juriste. Je les appuie au nom de la Faculté de Médecine que je représente ici. Si la bière est toujours une boisson saine et vivifiante, l’eau peut être une boisson dangereuse. Il ne faut pas en abuser. Je proposerai donc de choisir un seau de cinq litres, ce qui correspond en volume à quinze demis et de donner 150 minutes pour le boire, un demi toutes les dix minutes. »
La proposition de Maurice fut admise à l’unanimité.
Epinoche fut l’heureux buveur.
Le lendemain, les cinq autres étaient frais et dispos, Epinoche était malade, ce qui prouve bien la vérité des propos de Maurice Beyer.
Quand on jouait aux quatre valets, on dépensait habituellement tout son argent, on gardait juste de quoi se payer un peu de pain sec et des abats à la boucherie chevaline de la rue Nagelmaekers.
Conséquence hautement favorable aux études : plus d’argent, plus de restaurant et plus de café pendant toute une semaine. Que reste-t-il à faire quand on n’a plus d’argent et qu’on est étudiant ? Etudier.
En supposant qu’on n’ait joué que cinq ou six fois aux quatre valets sur une année, cela faisait cinq ou six semaines où l’on bossait. Ajoutez cela au « mois de bloc » de fin d’année et voilà l’explication de toutes mes réussites en juillet.
8. Premier voyage à Paris
L’Association des Etudiants en Médecine et Pharmacie (A.E.M.P.), la plus importante des associations d’étudiants de liège, pour fêter ses cinquante ans, monta une revue qui, comme toutes les revues étudiantes, était positivement crapuleuse, ce qui lui valut un vif succès.
Une importante délégation de l’association sœur de Paris y vint, avec de nombreuses jolies filles, dont certaines étaient peut-être étudiantes.
L’A.E.M.P. de Paris était très riche ; elle avait un bienfaiteur, important industriel en produits pharmaceutiques, qui estimait, sans doute avec raison, que le médecin se souviendrait de lui, au moment de prescrire.
Enchantés de l’accueil qu’ils avaient reçu à liège, les étudiants de Paris invitèrent les Liégeois à leur rendre visite pendant trois jours, tous frais payés. Le voyage ne coûtait que deux cent francs, le prix du train.
Les autorités de l’ A.E.M.P. liégeoise décidèrent qu’une sélection très sévère aurait lieu pour choisir les membres de la délégation, l’honneur de l’Alma Mater étant en jeu. Les conditions suivantes furent retenues comme indispensables pour être sélectionné :
1. être étudiant en médecine ou en pharmacie
2. être de bonne présentation
3. être gai compagnon
4. être buveur capable de faire face aux meilleurs d’entre les étudiants français
5. et évidemment désirer faire partie de la délégation
Les français étaient venus à douze ; pour ne pas être en reste, il fallait une délégation de douze personnes pour Paris, onze étudiants et Manon, la belle Manon, l’amie de tous les étudiants, qui avait le même amant de cœur depuis au moins un mois, ce qui de mémoire d’étudiant liégeois ne s’était jamais vu. Cet amant de cœur, c’était Totor.
Et pourquoi choisir l’amie de Totor ? D’abord parce qu’elle était notre amie à tous et que ses fesses avaient un Q.I. qui dépassait nettement celui de la moyenne supérieure (l’hiver écoulé, elle m’en avait fait apprécier la spontanéité, en un taxi, ce qui manquait peut-être de poésie, mais non de charme) ; et puis parce que Totor était secrétaire de l’ A.E.M.P. et qu’être membre du comité, cela confère des droits.
Le comité commença sa sélection. Hélas, il arriva tout au plus à trouver sept étudiants qui répondaient aux critères prévus.
Il fallut faire une seconde prospection en supprimant un des critères. Toujours pour l’honneur de l’Alma Mater, le seul critère qu’on pût décemment supprimer, c’était d’être étudiant en médecine ou en pharmacie.
On parvint alors sans peine à remplir les vides, on trouva deux étudiants à la faculté de droit, un à la faculté polytechnique et enfin deux à l’école de commerce : Richard Smets et moi.
L’équipe était au complet, on pouvait partir. Mais moi, je devais d’abord trouver les deux cents francs, car il était préférable que je ne parle pas du voyage à mes parents, ils n’auraient peut-être pas apprécié à sa juste valeur l’honneur qui m’était fait de pouvoir représenter à Paris l’Association des Etudiants en Médecine et en Pharmacie.
Dans un tiroir de ma commode, j’avais une belle montre en or, cadeau de mes grands-parents lors de ma première communion et la chaîne du même métal, cadeau de l’oncle Emile. Je les pris et je me rendis « au clou ». la chaîne seule me donna deux cents francs. J’étais paré.
Je comptais économiser chaque semaine pour récupérer les deux cents francs et désengager la chaîne. Je me faisais de douces illusions. Mais de nouveau ma petite enfance vint à mon secours. Chaque fois que j’avais reçu de l’argent pour mes étrennes, je l’avais placé à la Caisse d’Epargne. Etant devenu majeur, je pouvais le retirer seul. Quand j’eus perdu tout espoir de faire des économies, je retirai deux cents francs et je récupérai ma chaîne de montre. (Note : j’autorise la Caisse d’Epargne à publier mon histoire, si elle estime que, pour les enfants des écoles, elle peut constituer une incitation à l’épargne.)
La réception à Paris fut splendide. Nos hôtes eurent la délicatesse de nous montrer, ou plutôt de nous permettre d’apercevoir, quelques unes des merveilles d’une capitale qui fit Notre Dame de Paris et les Champs Elysées, qui connut les Rois, le Siècle des Lumières et la Révolution Française.
Mon émerveillement au cours de notre visite, resta comme une sorte de toile de fond, où j’eus le bonheur de retrouver des souvenirs à demi estompés de mes humanités et de mes lectures et qui passaient, au fil de nos trajets, pour faire place à d’autres souvenirs.
Délégation de l’A.E.M.P. de Liège en compagnie de Carabins français, 1937,
devant le Sacré Cœur à Paris. Coll. Jules Vandendries.
18 11 14 16
1 2 3 5 7 10 12 15 17
4 6 8 9 13
1. Jules Vandendries
2. Bob Vandermeulen
3. Mouche (Beaux-Arts)
4. Maurice Beyer (devenu médecin)
5. Jean Dols (d’abord polytechnicien, puis passé aux Beaux-Arts)
6. Victor Hue dit « Totor » (devenu médecin)
7. Etudiant français
8. Richard Smets
9. René Legros (devenu médecin)
10. Une bien jolie Dame
11. Henri Miest dit « Riquet » (devenu notaire)
12. Etudiant français
13. Jacques Roussy (Etudiant français, devenu médecin)
14. Edmond Huylenbroeck (devenu docteur en droit)
15. Jean Bazin, Prés. De l’AEMP de Liège (devenu médecin)
16. Etudiant français
17. Président de l’AEMP française
18. ?
Mais nos hôtes ne pouvaient oublier qu’ils nous avaient invités pour nous remercier des agapes tumultueuses qui leur avaient été offertes à Liège, aussi nous passâmes le plus clair de notre temps à la « Crypte », la somptueuse cave de l’association ou dans des restaurants sélectionnés avec soins ou tout simplement dans les bistrots du Quartier Latin. Nos amis français avaient trois teams qui se relayaient pour nous conduire de bières en vins et de vins en bières.
J’ai gardé de la partie « agapes » de mon séjour trois souvenirs plus précis que d’autres. Valent-ils d’être contés, je n’ose me prononcer, mais ils sont pour moi plein de charme.
Le dimanche matin, après une première tournée au Quartier Latin, un déjeuner très finement et très copieusement arrosé nous fut offert à la « Crypte ».
Le dimanche après-midi, nos hôtes avaient prévu une matinée artistique : le Professeur Gustave Cohen et ses Théophiliens donnaient une représentation, des pièces du moyen-âge, le Jeu d’Adam et d’Eve et d’autres que j’ai oubliées, devant un auditoire sélect, où figurait notamment le Recteur de la Sorbonne.
Nous venions de prendre place sur les sièges qui nous étaient réservés et la plupart d’entre nous étaient déjà endormis quand le Professeur Cohen présenta le spectacle.
Le Professeur Cohen était né en Belgique aussi, avec émotion, il remercia les étudiants de Liège, spécialement venus des marches de la latinité pour voir ses mystères du moyen-âge.
Quand Richard Smets entendit qu’on nous remerciait, de sa voix de stentor, il coupa le Professeur Cohen et par trois fois il hurla le ban liégeois :
– « Le Professeur Cohen est un type… »
La voix de Richard nous réveilla et douze voix de liégeois crièrent de toutes leurs forces :
– « … énormes ! »
La bienséance m’empêchera de reprendre en entier le ban liégeois, mais où nous étions, à une représentation de Théophiliens, le ban liégeois pouvait être considéré comme une manifestation populaire, dont les origines remontaient sans doute au moyen-âge. Il était de bon ton que Richard envoie la suite du ban et que tous les liégeois par trois fois clament en chœur :
– « … énorme ! »
Toute la salle, Recteur et Professeur Cohen compris, applaudit à tout rompre.
Le deuxième souvenir, c’est vers deux ou trois heures du matin, quand Totor et moi, nous rentrâmes à l’hôtel. Nous pensâmes qu’avant de nous coucher, il était de notre devoir de jouer une bonne blague aux bourgeois qui dormaient.
L’hôtel avait cinq étages et un magnifique ascenseur central, tout entouré de grilles, comme on les faisait au siècle dernier.
– « Totor, il faut punir tous ces bourgeois qui se couchent trop tôt ; quand on a le privilège d’être au Quartier Latin, on ne se coucha pas avant trois heures du matin. Prenons les chaussures qu’ils ont mises devant leurs portes, en vils capitalistes, pour les faire cirer par de pauvres prolétaires, lions-les ensemble par les lacets, faisons-en une chaîne pédieuse et pendons-les dans la cage de l’ascenseur. Le matin leur donnera de salutaires réflexions quand ils chercheront leurs chaussures. »
Ainsi fut dit, ainsi fut fait.
Mais les drames éclatent parfois quand on s’y attend le moins. Nous en étions à lier les chaussures du pallier du troisième, quand Totor jura :
– « Nom de Dieu, c’est Manon et Jacques ! »
Totor venait de prendre des chaussures de femmes et des chaussures d’homme. Il crut reconnaître les chaussures de femme, regarda à l’intérieur et lut « Chaussures Radelet, liège ».
Evidemment, la seule liégeoise de l’hôtel, c’était Manon et la paire d’à côté, c’étaient des chaussures parisiennes, d’une grande taille, ce ne pouvait être que celles de Jacques Roussy, étudiant en dernier doctorat, jovial hercule qui devait bien chausser du 45 et qui toute la journée avait fait la cour à Manon.
Pour un coup, c’était un coup !
Manon avait bien dit dans le train :
– « On va leur montrer aux Français, comment qu’on baise à Liège. »
Totor avait cru qu’elle voulait dire « On va montrer à la France » et que ce serait avec lui qu’elle ferait la démonstration, mais Manon voulait réellement montrer « aux Français » ses talents, qui étaient grands.
Ce n’est pas tellement que le cœur de Totor fût déchiré, mais des coups pareils quand même, cela passe difficilement !
Je ne pouvais pas laisser Totor à sa peine. Je décidai de le sortir judsqu’au matin, pour qu’il oublie.
J’aurais aimé avoir un Français avec nous, mais le seul qui fût à l’hôtel, c’était Jacques et il me paraissait déplacé de lui demander de nous accompagner.
En bon ami, je sortis donc Totor et nous rentrâmes à six heures du matin.
Et le troisième souvenir, pour moi le plus beau, c’est quand, dans le « Crypte », le verre en main, je défendis les couleurs de la Belgique.
Jacques Roussy monta sur la table. C’était un vrai colosse, un beau colosse d’ailleurs, une poitrine comme un soufflet de forge, des biceps et des cuisses de lutteur de foire, on comprend que Manon ait préféré coucher avec lui qu’avec Totor.
Il prit un énorme verre de mélialyse, la mélialyse, c’est cette boisson réconfortante qu’il faut prendre au frais l’été, deux tiers d’absinthe et un tiers d’alcool pharmaceutique, et, la mine goguenarde, nous dit :
– « Hé, les Petits Belges, lequel d’entre vous est-il capable de vider ce verre de mélialyse, boisson qu’on met dans les biberons des enfants de France, pour les endormir ? »
Pareil défi me fit penser à Guerre et Paix, que j’étais en train de lire, quand le riche ami du Prince André, monté sur l’appui de la fenêtre du deuxième étage, côté jardin, vida, cul sec, toute une bouteille de vodka.
Tolstoï ne l’a pas dit, il a présenté l’exploit comme un geste héroïque et gratruit, boire au risque de se casser la gueule, ce qui, selon moi, est faux, l’ami du Prince André espérait que ledit Prince André relèverait le défi, birait comme lui et se casserait la gueule en tombant dans le jardin. L’ami aurait pu ainsi consoler celle qu’il aimait, mais qui aimait le Prince André, ce qui lui eût permis de lui faire une douzaine d’enfants, non pas qu’il aimât particulièrement les enfants, mais il eût aimé les faire.
Donc, Jacques lança le défi.
Je pris le verre et le vidait d’un trait.
Chacun pensa que j’avais défendu l’honneur de la Belgique et que mon geste était héroïque et gratuit. Comme celui de l’ami du Prince André, mon geste cachait un espoir, éblouir Manon et recevoir d’elle la juste récompense de ma prouesse.
J’avais exactement prévu les réactions de Manon qui, fascinée par mon exploit, vint pour m’offrir le plus estimé de ses trésors. Hélas, offre sans suite, car au moment où j’allais recevoir ma récompense, je tombai endormi, comme un enfant de France à qui on a donné un biberon de mélialyse.
Le drame était joué, il n’y eut plus rien de notable dans notre visite de la Capitale des Sciences et des Arts.
9. « Le Roi avec ceux qui furent à la tâche »
Lors de ma dernière année d’étude, j’ai eu mon heure de célébrité, quand tout Liège était en fête, parce que le Roi Léopold III venait inaugurer les nouveaux bâtiments universitaires du Val-Benoît.
Je figure en grand, en première page de La Meuse sous le titre : « Le Roi avec ceux qui furent à la tâche ».
Je décris la photo : en plein centre, un type très bien, jeune, grand et fort, fier comme un Mylord, et drapé dans une magnifique toge de couleur bordeaux (que j’ai toujours gardée, mais que je mets rarement ; les toges, c’était une coutume que nous avions ramenée de chez nos copains de la Sorbonne). Le type, c’est moi, et personne ne pourrait voir qu’il est fin saoul. A sa droite, des utilités en uniforme, sans doute des généraux, à sa gauche, encore un porteur de sabre, puis c’est le Professeur Campus, puis le Roi qui parle à Jules Duesberg, le Recteur.
Je pourrais ne rien expliquer et évidemment on penserait que j’ai été à la tâche avec le Professeur Campus et avec le Recteur, mais ce n’est pas vrai.
La vérité est que les Autorités avaient voulu faire participer les étudiants à la cérémonie et avaient invité tous les Présidents de Cercles. J’étais Président de la Namuroise et j’avais été invité. J’ai donc, c’était mon devoir, assisté à la cérémonie.
L’invitation n’avait pas prévu qu’il fallait être sobre et moi, j’étais fin saoul. La veille, Richard, qui faisait son service militaire, était revenu saluer les amis, je n’étais pas rentré chez moi, nous avions pris le petit déjeuner à la Batte, chez « Lolotte ».
Les sièges des étudiants, présidents de groupes, étaient groupés. J’ai dormi pendant les discours, puis des copains m’ont réveillé et m’ont entraîné à la grande porte où devait venir le Roi.
J’ai entendu le Recteur dire : « Maintenant, S.M. le Roi va visiter les installations qui seront ouvertes à nos hôtes cet après-midi, je les invite à se rendre au buffet. » Et la cérémonie commence ainsi que prévu. Le Roi et sa suite s’engagent sur le tapis rouge.
Oui, mais ils ne sont pas seuls. Avec une vitesse digne d’une meilleure cause, je me suis glissé derrière eux et je les suis. Dans ma belle toge bordeaux, je passe entre les deux haies de participants qui nous applaudissent à tout rompre et sous les regards médusés des copains qui ne peuvent que dalle.
Pourquoi l’ai-je fais, je l’ignore, le cerveau de quelqu’un qui est saoul ne fonctionne pas comme celui de quelqu’un qui est à jeun.
Je suppose que les esprits me sont progressivement revenus quand le regard noir du Recteur s’est posé sur moi, toujours est-il qu’à un moment donné, j’ai senti qu’il était temps que je m’éclipse et que je me noie dans la foule.
Mais la photo de La Meuse avait été prise…
10. Ma petite amie Frieda
Quand je suis entré à l’université, Frieda était déjà en deuxième année. Nous n’avions donc pas cours ensemble. Je l’ai aperçue quelque fois, dans les couloirs ou à la bibliothèque, entourée d’étudiants étrangers, parlant des langues que je ne connaissais pas. Je savais qu’elle était lithuanienne, juive et qu’elle s’appelait Frieda.
Elle était ravissante, toute menue, des cheveux foncés, des yeux clairs et une jolie frimousse de bébé, aux joues roses, aux lèvres rouges et aux dents blanches. Elle se cachait d’habitude dans un énorme manteau de fourrure. Je fus étonné de voir qu’elle semblait souvent fatiguée et triste, ce qui détonnait dans sa figure poupine. Malgré la fatigue et la tristesse, vraiment charmante, la petite Frieda, vraiment désirable, mais des jolies filles, nous en avions aussi à Namur et à liège.
Frieda ne présenta ses examens, ni en juillet, ni en octobre. Comme j’avais réussi les miens, je me suis trouvé dans le même cours qu’elle.
Frieda avait sa chambre rue de la Liberté à deux pas de la rue Jean d’Outremeuse, et cette année-là, je pris mes quartiers rue Puits-en-Sock, à deux pas de chez elle. Nous faisions route ensemble quand je la rencontrais sur le chemin de l’Université.
Au début du mois d’octobre, notre professeur de géographie économique, M Delmer, nous invita à visiter Anvers. M Delmer était Secrétaire général du Ministère des Travaux Publics et il avait fait mettre un remorqueur à notre disposition, pour le port.
C’était une journée splendide, nous étions en tenue légère, mais sur l’Escaut, le vent était très fort. Je vis que Frieda avait froid. Quoi de plus agréable que de jouer les bons Samaritains avec une jolie fille. J’enlevai mon pull-over et je le donnai à Frieda. Je restai en bras de chemise tant qu’on fut sur l’eau. Je revins avec un rhume terrible et amoureux de Frieda.
De là commença notre amitié. Je devins le répétiteur de Frieda. Bien qu’elle parlât couramment le français, le texte de certains cours présentait des difficultés pour elle. Je commençai à connaître sa vie et ses amis.
Frieda était née à Polotz, en Russie, d’où sa famille avait été chassée quand elle avait sept ou huit ans, par les soubresauts de la Révolution. Ses parents, gros commerçants en grains, s’étaient alors installés en Allemagne. Dix ans plus tard, ils s’enfuyaient à nouveau, cette fois devant les menaces nazies et ils retournaient au berceau de la famille, en Lithuanie, à Kibartaï.
La première langue maternelle de Frida avait été le russe, la seconde l’allemand et il faut y ajouter le yiddish, que parlent tous les juifs de Russie, Pologne et d’Europe centrale. Le français était pour elle une langue apprise à l’école.
Frieda habitait dans une maison tenue par une vieille liégeoise, qui louait toutes ses chambres. Elle m’avait en particulière sympathie parce que tous ceux qui venaient chez elle parlaient des langues qu’elle ne comprenait pas, j’étais le seul enfant du pays.
Le vestibule était décoré avec une série de lithographie datant de l’exposition de 1900, la tête des hommes célèbres de l’époque faite par Harzé et, pour finir, la tête de Harzé lui-même, accompagnée de ces vers :
« Avec quelques couleurs et puis un peu d’adresse,
Je puis peindre ou ton chien ou ta femme,
Ou Fanny ta maîtresse,
Je suis le grand Harzé. »
Tous les locataires de l’immeuble étaient des Juifs d’origine russe, étudiants ou anciens étudiants. Ils parlaient indifféremment ou le russe ou le yiddish. Ils ne pouvaient se rencontrer à trois sans se lancer, à propos de tout et de rien, dans des discours qui éclataient comme des feux d’artifices et s’éteignaient aussi vite. Quand j’étais chez Frieda, en mon honneur, les discutions commençaient toujours en français, mais rapidement, lorsqu’on atteignait le stade des mortelles injures, elles passaient en russe ou en yiddish, pour s’éteindre aussitôt et reprendre, sur un thème nouveau, quelques instants plus tard.
Un seul, parmi les habitués de chez Frieda, était très différend de tous les autres, Erwin Koschminsky, un garçon de notre cours. Je ne l’aimais pas parce qu’il adorait Frieda et que, pour moi, c’était un rival. Je devais bien reconnaître qu’il était très intelligent et très cultivé. Il était Juif et berlinois. Il aimait beaucoup l’Allemagne et sa culture et il souffrait d’être rejeté. Son père était un riche pharmacien, il avait été officier pendant la Guerre 14-18. un de ses frères était parti pour l’Amérique. Les autres membres de la famille refusaient de croire au pire et restaient à Berlin.
Erwin parlait à la perfection le français, l’allemand et l’italien, mais il ne connaissait ni le russe ni le yiddish, ce qui nous réunissait souvent, malgré le peu de sympathie que nous éprouvions l’un pour l’autre.
Un soir, où il faisait très doux, nous nous promenions, Frieda et moi, le long de la dérivation de l’Ourthe, à quelques minutes de chez elle. La nuit était belle, les vieux réverbères éclairent le quai et se reflétaient dans l’eau. Frieda était gaie, ce qui colorait son visage et la rendait plus jolie encore. On s’assit sur un banc. Je posai mon bras sur ses épaules et je l’attirai vers moi.
– « Jules, vous n’y pensez pas, tout le monde peut nous voir. »
Les soirs de guindailles, j’avais éteint des centaines de réverbères. Ce que j’avais fait pour la beauté du geste, je pouvais le faire pour les yeux d’une dame. Je sautai sur le réverbère de droite, je l’éteignis, je sautai sur le réverbère de gauche, je l’éteignis et, dans le noir, me voici à nouveau sur le banc.
– « Jules, vous êtes un chèvre. »
Et je reçu ma récompense.
Une après-midi, quand j’arrivai chez Frieda, elle se mit à pleurer.
– « Jules, je suis si heureuse, je viens de téléphoner à ma mère. Elle m’a appelée « Douchinka » (petite âme), comme quand j’étais petite. Je ne sais pas ce qu’elle m’a dit, mais je suis si heureuse. » Et elle continua à pleurer.
Frieda et moi, nous avons été quelques temps amoureux l’un de l’autre, mais nous n’avons jamais été amants. Frieda ne voulait pas et puisqu’elle ne voulait pas, je n’essayais pas d’y arriver. Je savais que mes sentiments pour elle ne seraient pas éternels et j’avais l’impression qu’elle était si fragile, si seule, à 2000 Km des siens, que c’eut été mal de la prendre et puis un jour de la quitter.
Ainsi sont les papillons, j’ai volé vers d’autres fleurs. Ce fut sans grand drame et nous sommes restés amis. La place d’Erwin près de Frieda s’est faite plus grande. Bien qu’Erwin ait mieux connu les cours que moi, je restai le répétiteur favori de Frieda. Erwin et moi, nous réussîmes en juillet, Frieda ne présenta pas.
Dans le courant des cacances, Frieda me lança un S.O.S. à Namur et me demanda de l’aider, ce que je fis avec joie. Je passai quelques jours à liège pour revoir avec elle des cours difficiles. Elle réussi en octobre et ne poursuivit pas plus loin ses études.
L’année suivante, je quittai la rue Puits-en-Sock, Frieda quitta la rue de la Liberté.
Je ne la vis plus. J’ai su qu’Erwin travaillait à Liège et qu’il l’avait épousée. Puis ce fut mon service militaire, la mobilisation, la guerre, ensuite je fus prisonnier et je n’eus plus jamais de leurs nouvelles.
Quelques années après la libération, je me rendis à l’Université de Liège. Dans le hall d’entrée, un grand tableau de marbre avec le nom des victimes de la guerre…
Frieda Gens, épouse de Erwin Koschminsky, morte en camp de concentration.
Erwin Koschminsky, mort en camp de concentration.
Douchinka, petit oiseau, que ta courte vie fut triste.
Pauvre Erwin, qui jusqu’à la fin, fut avec elle.
11. Le Bal des Neiges
Dédié à la belle Marcelle de mes 20 ans, ce récit du « Bal des Neiges » qui, sans aucun doute possible, est le plus beau souvenir de ma jeunesse.
Chaque année, la Namuroise de Louvain donnait un grand bal, le plus chic de la saison. Il se donnait à l’hôtel d’Harscamp et il attirait les filles de médecins, de pharmaciens, de notaire, de bedeaux et les nièces de curés, de doyens, d’archiprêtres, de chanoines, d’évêque, coadjurateur d’évêque, la province de Namur étant alors fort catholique. Ce bal rapportait gros, ce qui permettait aux étudiants louvanistes d’organiser de somptueuses guindailles.
La Namuroise de Liège avait également son bal, « Le Bal des Neiges ». Je devais bien le reconnaître, et j’en souffrais, ce bal n’avait pas la classe du bal des louvanistes. Il se tenait dans les caves d’un cinéma, « La Renaissance », où selon les soirs, il y avait des matches de boxe, des concours de mangeurs de boudin ou des ventes de chats, de chiens ou d’autres animaux familiers. Chaque samedi soir, les midinettes y venaient danser et une fois l’an s’y donnait « Le Bal des Neiges » et, ce soir-là, les gentes demoiselles étaient surtout les habituelles midinettes.
Comme je voulais faire mes études à Liège, j’y allai quand je fus en rhéto. Je n’eus garde d’y inviter ni ma sœur, ni Marcelle, ni aucune de mes amies. J’y fus, je dansai, je m’y plus.
A deux heures, la clientèle habituelle partit, l’orchestre que la Namuroise avait payé jusqu’à cinq heures, continua à jouer et je restai seul avec une demi-douzaine de types qui buvaient, et qui montaient sur les tables pour chanter. Il y en a un qui me plaisait particulièrement, il avait passé tellement d’années sur les bancs de l’université que ses copains l’appelaient « le professeur ».
Le professeur, le verre en main, monté sur une table, chantait :
« En revenant de nantes
La digue, le digue
En revenant de Nantes
De Nantes à Montaigu
La digue du cul… »
Les anciens furent très amicaux avec moi, ils me considérèrent comme un des leurs et me baptisèrent. Avant de nous quitter, je leur jurai que l’an suivant « La Namuroise de Liège » aurait un grand bal, que ce bal rapporterait beaucoup d’argent et qu’ensemble, nous pourrions nous soûler la gueule.
Je tins promesse et avec les ans, je devins à mon tour président de « La Namuroise de Liège ».
C’était ma dernière année et j’avais de l’ambition pour « Le Bal des Neiges ». Je décidai qu’il fallait le donner au Château de la Citadelle, et écraser les Louvanistes.
J’étais président, mais il y avait un comité, avec trésorier, secrétaire et des membres. Il était préférable d’avoir leur accord. J’agis en président très directif :
– « Jean, tu fais la médecine, que connais-tu de l’organisation des bals ?
– Maurice, tu fais les romanes, que connais-tu de l’organisation des bals ?
– Willy, tu es en dernière année de mines, tes professeurs t’ont-ils appris organiser des bals à la bacnure moins 700 ?
– Fernand, mon meilleur ami, nous faisons les mêmes études, mais la seule chose qui t’intéresse en organisation, c’est savoir comment séduire les dames sans éveiller les soupçons des maris.
– Ecoutons-moi tous, vous êtes des bavards, moi, je sais compter. L’entrée d’un bal chic est toujours de 20 francs. Nous faisons notre bal au château de la citadelle, où l’on n’en a jamais fait. Nous portons le prix à 25 francs et nous mettons des « Citax » à la disposition des clients, aussi bien pour venir que pour retourner. Un « Citax » coûte 3 francs cinquante. Nous organisons le bal le plus chic qui se soit jamais tenu à Namur. Vous imaginez-vous que les bourgeois chics de Namur, qui veulent marier leurs filles utiliseront nos « Citax » pour venir ? Je compte qu’il y en aura à peu près dix, des cas spéciaux. 200 clients X par 5 égal 1.000 balles ; à déduire : 3 francs cinquante X par 10 = 35 francs. Bénéfice net : 1.000 – 35 = 965, ce qui doit faire 7 à 800 demis à 1 francs 25. »
L’accord fut unanime et j’ai dû payer douze Citax.
* * *
A minuit moins cinq, j’arrêtai l’orchestre, je pris Marcelle par la main, j’appelai tous les étudiants et leurs compagnes, j’appelai les anciens étudiants et leurs épouses et je leurs dis :
– « Minuit va sonner, nous sommes au « Bal des Neiges », le bal des étudiants de l’Université de Liège. Pour notre Université, pour notre Ville de Liège, nous allons danser un cramignon liégeois. »
le cramignon se forma en un instant, je commençai à chanter et tous les anciens Liégeois chantèrent avec moi :
Pouf mô, qui n’ti sauvéf-tu ?
Wis don, pôdri les cabus
Vos châl vinu l’areign
L’areign dsu l’mô
L’mô dso l’areign
Pouf mô qui n’ti sauvéf-tu ?
Wis don ? Podri les cabuts
Vos châl vinu l’ouwè
L’ouwè dsu l’areign
L’areign dso l’mô
Pouf mô, qui n’ti sauvéf-tu ?
Wis don ? Paudri les cabus
Vos châl vinu l’tchè
Li tchè dsu l’ouwè
L’ouwè dso l’tchè
L’ouwè dsu l’areign
L’areign dsu l’mô
Pouf mô, qui n’ti sauvéf-tu ?
Wis don ? Paudri les cabus
Vos châl vini l’tchin
Li tchin dsu l’tchè
Li tchè dsu l’ouwè
L’ouwè dsu l’areign
L’ouwè dsu l’areign
L’areign dsu l’mô
Pouf mô, qui n’ti sauvéf-tu ?
Wis don ? Paudri les cabus
Vos châl vinu l’fem
Li fem dsu l’tchin
Li tchin dso l’fem
Li tchin dsu l’chè
Li tchè dso l’tchin
Li tchè dsu l’ouwè
L’ouwè dso l’tchè
L’ouwè dsu l’areign
L’areign dso l’ouwè
L’areign dsu l’mô
L’mô dso l’areign
Pour mô, qui n’ti sauvéf-tu ?
Wis don ? Pôdri les cabus
Vos châl vinu l’om
L’om dsu l’fem
Li fem dso l’om
Li fem dsu l’tchin
Li tchin dso l’fem
Li tchin dsu l’tchè
Li tchè dso l’tchin
Li tchè dsu l’ouwè
L’ouwè dso l’tchè
L’ouwè dsu l’areign
L’areign dso l’mô
Pouf mô, qui n’ti sauvéf-tu ?
Wis donc ? Pôdri les cabus
Un enthousiasme indescriptible avait saisi le château, tout le monde était au cramignon, tout le monde chantait, les vieux, les jeunes, les femmes, les hommes, les clients de toute nationalité venus passer la nuit au château.
Tenant Marcelle par la main, je conduisais, nous franchissions les escaliers, les étages, les salles de restaurant, les fumoirs.










